Gary Snyder, la pratique sauvage

Nouvelle incursion en territoire américain, avec cette fois une profondeur de champ singulière. Amplitude optimale, enracinement assuré, longueur de bouche élastique, en l’espèce du grand espace américain, celui de Jack Kerouac ou de Pete Fromm, celui avant eux de John Muir ou de Henry David Thoreau, à qui il est le plus souvent comparé.
S’il est sans doute un des rares poètes et essayistes qui ne s’éclipse que très rarement de mon paysage mental, c’est qu’il a ouvert et dessiné des pistes que j’emprunte régulièrement, jusqu’à celles parsemées de ces herbes sauvages qui poussent au fond de ma tête.
Je pourrais écrire bien des choses sur Gary Snyder.
Je pourrais commencer par le sortir du bourbier dans lequel, dans l’ombre de Jack Kerouac, on l’a longtemps englué : il est le Japhy Ryder des Clochards célestes (« il portait une barbiche qui, avec ses yeux verts un peu en amande, lui conférait un air vaguement oriental, mais il ne faisait pas penser à un bohémien malgré tout. Il était maigre, tanné par le soleil, vigoureux et ouvert, plein de faconde joviale, saluant à grands cris les clochards qu’il croisait et répondant aux questions qu’on lui posait avec une vivacité telle qu’on ne savait si c’était instinct ou raison, mais toujours avec brio et esprit »). Or, Gary Snyder n’a que peu à voir avec toute espèce de stéréotype, ni avec les parodies et pantomimes, vapeurs ou poses de certains écrivains Beat, qui ne furent à terme que les clowns d’eux-mêmes. Hormis son précoce intérêt pour l’Orient et sa participation à la fameuse lecture, organisée en octobre 1955, dans la galerie Six de San Francisco (où Allen Ginsberg psalmodia en public Howl, premier manifeste de la Beat Generation), sa trajectoire est dès le début originale, transversale et d’une cohérence entière.

Gary Snyder, né en 1930, grandit dans l’État de Washington (Lake City, au nord de Seattle), dans une famille de socialistes syndiqués. Son grand-père, militant wobbly (un membre de l’IWW, the Industrial Workers of the World, un syndicat populaire de tradition anarcho-syndicaliste), aide, entre autres, à syndicaliser les bûcherons et les pêcheurs de son canton. Ses parents dirigent une petite ferme laitière, bâtie sur un terrain défriché, en lisière de forêt. En 1942, au divorce de ses parents, il déménage à Portland, Oregon, où il vit avec sa sœur et sa mère, une « femme instruite », qui plus est « féministe marxiste ».
Il est attaché dès son adolescence à la vie au grand air (« depuis mon plus jeune âge, j’ai toujours été impressionné par le monde naturel. J’ai éprouvé de la reconnaissance, j’ai été émerveillé, je me suis senti protégé par la nature » ; « je me sentais bien plus chez moi dans les bois qu’à la maison »). Il s’intéresse alors à l’alpinisme et à la randonnée. Il découvre dès l’âge de 13 ans les hauts sommets neigeux du Nord-Ouest pacifique (« je fus à jamais transformé par cet espace de ciels et de rocs ») ; à 15 ans, il gravit le mont Sainte-Hélène et écrit ses premiers poèmes. Dès 1949, il travaille l’été, tantôt comme bûcheron, tantôt comme guetteur de feux (à Sourdough, où il écrit certains poèmes de Riprap) ou comme « ouvrier assigné à l’entretien des pistes » (au parc de Yosemite).

Il obtient en 1951 un diplôme d’anthropologie et de littérature, grâce à une thèse sur un mythe haïda (un peuple autochtone de Colombie britannique, une région de la côte ouest du Canada et du nord des États-Unis), « celui qui chassait les oiseaux dans le village de son père ». Sa découverte du zen est alors une révélation. Il demande cet été-là à travailler comme guetteur d’incendies, au sein de la forêt nationale (et réserve sauvage) du Mount Baker (3286 m, un des volcans de la chaîne des Cascades, dans le Nord-Ouest Pacifique), dans un des observatoires les plus hauts et les plus solitaires (sur le mont Baker, seul / dans un ravin de neige écarlate) : il y écrit certains poèmes de Myths & Texts, médite, lit et s’adonne à la calligraphie, signalant là son intérêt croissant pour les littératures et philosophies orientales (dans le sillage d’Alan Watts et d’Ezra Pound, qui furent les premiers à s’intéresser respectivement aux traditions japonaise et chinoise). À la rentrée suivante, il s’inscrit en langues et cultures orientales à Berkeley, où il étudie le chinois et le japonais, y rencontre Kenneth Rexroth (le seul que l’on pourrait qualifier, à son endroit, de mentor) et Lawrence Ferlinghetti, qui l’introduiront progressivement au groupe de poètes de la Beat Generation. Ne cultivant guère l’esprit de (ce) groupe (« la petite société beat, avec ses rites et son langage particulier »), il s’en démarquera assez rapidement, veillant à toujours garder un pied en dehors, cultivant toutefois certaines amitiés – celles de Ginsberg et Kerouac notamment.

Tout y est : son appétence pour l’écologie profonde, son attention soutenue aux cultures amérindiennes, l’Orient et le bouddhisme, auquel l’initie Philip Whalen en 1955, enfin la poésie, qu’il lie dès le début à sa pratique sauvage (et très incarnée) du paysage. Autant de jalons qui ne s’effaceront pas, de traces qui deviendront des sillons, comme en atteste sa réponse, en 1979, à Lewis MacAdams : « Eh bien, jusqu’à un certain point, les études que j’ai entreprises, je les continue toujours. Vers 21 ans, je me suis rendu compte que je voulais étudier le Zen de l’école Rinzai au Japon, approfondir mes connaissances du chinois, me plonger dans le bouddhisme tibétain et aller au moins une fois en Inde. »
C’est à ce moment – en mai 1956 – qu’il part au Japon, sans pour autant couper les ponts.
Durant la décennie suivante, il réside à Kyoto, d’abord aux temples Shokoku-ji puis Datoku-ji, où il suit les enseignements de maîtres zen (Rinzai) – un long séjour émaillé de retours en Californie, de voyages (en Inde avec Allen Ginsberg, à Hokkaïdo par exemple, où il s’initie à l’animisme japonais) et de publications (Riprap et Myths & Texts notamment).

Si ces quelques lignes biographiques ont un intérêt, c’est qu’elles illustrent la manière dont toutes les pratiques – méditation, voyages, travaux manuels et intellectuels – s’imbriquent dans son existence. Les sillons qu’il continue de tracer, plus profondément, s’entrelacent bientôt au point de n’en constituer plus qu’un, en forme de tresse.
Ce sera d’autant plus vrai, après son retour du Japon (en 1968) : il achète des terres dans la Sierra Nevada, à San Juan Ridge, dans la vallée de la rivière Yuba. Il y bâtit sa maison (« une ferme, dans la forêt de chênes et de pins »), qu’il appelle Kitkitdizze (c’est ainsi que le peuple miwok nomme le trèfle des ours – Chamaebatia foliosa, une plante endémique des forêts de conifères du versant ouest de la Sierra Nevada), un zendo, met en pratique des concepts de « ré-habitation » du territoire et de biorégionalisme, et continue à écrire une œuvre poétique d’envergure (il reçoit en 1974 le prix Pulitzer pour l’Île-Tortue). Il n’en bougera plus. Voilà plus de cinquante ans que Gary Snyder est enraciné dans cette communauté rurale.

Si très tôt cette poésie m’a attiré puis magnétisé, c’est qu’elle se déploie dans un espace que la poésie française – excepté quelques voix, éparses – a déserté depuis longtemps. L’espace du dehors. Or, comme l’écrivait Kenneth White (par qui je suis arrivé à Snyder), Gary Snyder est bien une figure du dehors (« Je vais te dire, mon vrai modèle, c’est un vieux Sibérien crasseux courant à travers la toundra après un lapin… »).
Je me branche là, sur une lignée – ou plutôt des lignées – et des lignes de fuite, qui ne renvoient plus à la primeur du texte, mais à la primeur du dehors : poésie ouverte par excellence, transitive par nature, qui vous transporte, non via la métaphore mais par le trajet qu’elle implique. Une poésie où l’on ne s’ennuie pas, qui ouvre des fenêtres et tisse des passerelles : vers l’écologie profonde, vers le zen, vers une autre manière d’envisager sa vie, de la penser et de la vivre, une autre manière aussi d’envisager la place de la littérature dans sa vie.
S’il y a bien une attitude qui définit celle de Gary Snyder, c’est qu’à aucun moment la littérature n’a été une finalité : le monde n’existe pas pour aboutir à un livre. Le réel a la primeur. « Mon sentiment, c’était qu’avant d’être poète, j’étais un simple être humain, un travailleur. Et j’aimais toutes sortes de travail. Je voulais savoir des choses, je voulais passer par toutes sortes d’expériences, je voulais voyager, je voulais avoir toutes sortes d’emplois – tu sais, le genre Jack London. Je voulais travailler dans les bois, sur les bateaux. Je voulais faire un tas de choses. Et j’ai vécu comme ça. C’était formidable. Et je pose la question : aurais-je écrit des poèmes aussi intéressants si j’avais eu des bourses de telle ou telle université, de telle ou telle fondation, si je n’avais pas travaillé dans les bois ou sur les bateaux ? Bien sûr que non. J’aurais passé mon temps dans ma bibliothèque de Berkeley. Donc, les gens ne devraient pas avoir peur du défi économique. C’est la vie réelle. Et c’est la source de la poésie. Il faut se colleter avec la vie. » : Riprap témoigne de cette démarche, inhérente à la posture poétique de Snyder, peut-être même avant qu’il ne soit poète. On y devine en filigrane l’influence de D.H. Lawrence, qu’il a lu très jeune : il adopte, dès l’adolescence, un mode de vie « lawrencien », ce qu’attestent aussi ces poèmes des années soixante, qui allèguent également de ces moments vécus au dehors (« mes compétences professionnelles se situaient essentiellement en plein air ») et célèbrent le travail manuel.

Quant à Thoreau, qu’il a lu également assez jeune (« je viens d’une famille de travailleurs marxistes qui appréciaient Thoreau et ma mère lisait beaucoup ») : si Ginsberg s’inscrit dans la lignée de Whitman, c’est dans celle de l’ermite de Walden que s’inscrit d’emblée Gary Snyder. Il n’y a qu’à feuilleter en miroir le Journal de Thoreau (dans l’édition de poche, par exemple, tout à la fois condensée et très riche, qu’a publiée Le Mot et le Reste en 2018, dans une traduction de Brice Matthieussent) et le Retour des Tribus (très thoreauvien, jusque dans sa forme) pour s’en persuader : c’est un journal « météorologique », où noter le temps qu’il fait, la neige, les vents, les traces d’animaux devient une discipline mentale et spirituelle, une météorologie de l’esprit, peut-être même une méthode pour habiter le monde. On y retrouve le même souci : la vie ordinaire comme fondement de la pensée et de la poésie, une écriture dépouillée qui laisse passer le réel sans filtre, avant toute métaphore. Autant dire que Snyder est à mille lieues du poète professionnel, mille lieues qu’il arpente autour de chez lui, pour connaître son territoire et les êtres – tous les êtres – qui l’habitent. Son écriture – une activité parmi d’autres – ne se départit jamais en effet de ce rapport au territoire, pas plus qu’il ne déserte celui de l’être, toujours attaché à la verticalité du zen et à se clarifier l’esprit, l’un (le territoire) et l’autre (l’esprit) liés : « un esprit clair, attentif / ne veut rien dire d’autre que / ce qui voit est vraiment vu ». (Riprap). L’attention au monde, en pleine conscience. Se concentrer avec exactitude sur la sensation du moment, s’en tenir à la chose elle-même : il a retenu les leçons de Pound et, surtout, de Williams, mais aussi celle du zen et du haïku, qui épurent jusqu’à l’os, celle enfin des poètes chan, Du Fu ou Han Shan par exemple, que Snyder a traduits.

Fondations posées, paysage mental dessiné : il nous reste à explorer ses textes, et le rapport étroit, dans sa démarche, entre la pensée, l’action, la vie quotidienne et la pratique de l’écriture.
Rien de disparate ni de morcelé. La multiplicité dans l’unité : tout est lié, intimement, tout s’accorde. Il semble que jamais Gary Snyder ne se soit écarté de cette voie, qu’il a empruntée très jeune. Une formule pourrait, non pas la résumer, mais concentrer et rassembler l’essentiel de sa démarche : la pratique sauvage (qui est par ailleurs le titre d’un recueil de ses essais traduits en français).
La pratique sauvage ? C’est quoi, ce truc ? Et d’abord, le sauvage – cette wilderness, très américaine – comment le définir ?
Snyder le définit ainsi : « le sauvage est souvent un simple appel, un toussotement dans l’obscurité, une ombre dans les fourrés ». Formule qui résonne comme une maxime indienne. Crowfoot, qui fut jadis le porte-parole de la confédération des Blackfeet (Pieds-Noirs), dont le territoire s’étendait sur l’actuelle province canadienne de l’Alberta, ne déclarait-il pas avant de mourir (Wittgenstein, avec son « Vous leur direz que c’était formidable » peut bien aller se rhabiller) : « Qu’est-ce que la vie ? C’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle d’un bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au couchant ». Alors, parodie, canular ou bien hommage, écriture à la manière de ? Peut-être bien les deux, Snyder étant tout à la fois un bon connaisseur des cultures amérindiennes et pétri de cet humour, discret et ténu, des maîtres zen.
Il ajoute ailleurs que « la conscience, l’esprit, l’imagination et le langage sont fondamentalement sauvages. Sauvages, comme dans les écosystèmes sauvages – richement interconnectés, interdépendants et incroyablement complexes. »

Alors ? Eh bien, on pourrait dire bien des choses, en somme, de cette pratique sauvage :

La pratique sauvage, c’est d’abord penser que rien n’est séparé. C’est le dehors sur la page, la page jamais fermée sur elle-même. C’est construire son poème comme on construit une maison, un mur, un jardin : pierre après pierre, avec le même cheminement physique et mental, l’un et l’autre n’étant pas séparés.

Dépose ces mots
Devant ton esprit comme des rochers
placés solidement, à la main
Dans un lieu choisi, posés
Devant le corps de l’esprit
dans l’espace et dans le temps.
(Riprap)

La pratique sauvage, c’est ensuite penser que le développement durable est une escroquerie, tout simplement parce que « le développement n’est pas compatible avec la durabilité et la biodiversité », qui nécessitent un « fonctionnement stationnaire », seul état qui permette une réelle durabilité.

La pratique sauvage, c’est aussi penser que le pays réel n’est pas nécessairement celui défini par l’administration. Le pays réel ? : celui défini par la topologie (le relief vécu), la géologie (l’ossature profonde), l’hydrologie (la matrice vitale) et les usages humains de longue durée. L’espace vécu et structuré par les contraintes naturelles, antérieur et souvent résistant aux découpages administratifs et politiques. Le bassin-versant (sur lequel Snyder a écrit – voir Le Sens des lieux) est souvent l’unité territoriale fondamentale.

La pratique sauvage, c’est encore faire l’expérience de lieux. Vivre dans un lieu, c’est découvrir peu à peu le territoire qui entoure ce lieu. L’arpenter, en connaître les êtres vivants, ce qui le constitue en soi, les limites au-delà desquelles on change de territoire. « Le lieu où je me trouve se définit de la façon suivante : sur le versant occidental de la Sierra Nevada septentrionale, dans le bassin de la rivière Yuba, au nord de la fourche méridionale, à une altitude d’environ 1000 mètres, au cœur d’une communauté de chênes noirs, cèdres parfumés, arbousiers, sapins de Douglas et pins ponderosa ».

La pratique sauvage, c’est, par là même, trouver l’espace dans son cœur.

La pratique sauvage, c’est avant tout penser, porter en soi que l’environnement n’est pas seulement notre environnement mais le monde autour. « L’environnement naturel n’est pas seulement la condition d’existence du monde, il est le monde ».

La pratique sauvage ? : « je représente ma circonscription électorale, le monde sauvage. Il n’y a pas de sénateur pour tout ça. » C’est là où il n’y a plus de chemin. Il n’existe pas d’itinéraire particulier pour s’y rendre. « Rien ne vaut le moment où vous quittez la route pour vous diriger vers un lieu inconnu de votre région. On ne fait pas cela par soif de nouveauté, mais pour retrouver le sens des liens à l’environnement tout entier. Cette sortie des sentiers balisés est une autre façon de nommer la Voie ; c’est le vagabondage en dehors des pistes qui constitue la pratique sauvage. »

La pratique sauvage, c’est aussi voir au-delà de la civilisation. Voir en l’humain le sapiens. « Nos corps sont sauvages, comme est sauvage le processus même de la vie, clé de l’impermanence essentielle ». Dans sa préface à Myths & Texts, il écrit : « en tant que poète, je porte sur cette terre les valeurs les plus archaïques. Elles remontent au Paléolithique supérieur : la fertilité du sol, la magie des animaux, la vision-puissance dans la solitude, la terrifiante initiation et renaissance, l’amour et l’extase de la danse, le travail commun de la tribu ».

La pratique sauvage, c’est tuer un poisson ikejime, il meurt dans les paumes de tes deux mains, allongé sur le flanc, en plongeant son regard encore frais et luisant dans le tien, fatigué et tombant, et il te susurre : vous leur direz que c’était formidable.

La pratique sauvage, c’est quand un grizzli rencontre dada au coin du bois, ou au fond d’une forêt d’Alaska, et qu’ils se parlent de cortex à cortex (dans un bruit d’écorce râpée).

La pratique sauvage, c’est encore plein de choses : tiens, par exemple, être attentif comme si vous peigniez un verre d’eau (pas facile).

La pratique sauvage, c’est surtout, et par conséquent, parler au nom des non-humains. « Comme Gary Snyder le souligne, les Noirs et les hippies et les Chinois ne sont pas les seules masses exploitées, il y a aussi les poissons et les arbres, c‘est ça les masses qu’on exploite : tout le reste des espèces sensibles de la planète. » (entretien de Fifth Estate, 1969, avec Allen Ginsberg).  
« J’aimerais être le porte-parole du non-humain, prêter voix à des choses qui n’ont pas voix au chapitre autrement. Dans une démocratie, qui parle au nom des arbres, des rivières, des nuages ? Je veux sentir et faire sentir la communauté dans sa totalité – c’est le sens du mot bouddhiste sangha. Je crois que le rôle archaïque et encore actuel du poète-chaman, c’est, justement, d’être le porte-parole du non-humain. En étant le porte-parole du non-humain, tu es en même temps le porte-parole de quelque chose de très profond dans l’homme aussi, quelque chose de si profond qu’il est difficile d’accès. C’est pour ça qu’il m’arrive de dire que l’inconscient et la nature sauvage, ça ne fait qu’un. (…) La question est celle-ci : pour quelle classe exploitée travaille-t-on ? Moi, je travaille pour la classe exploitée des pins, des manzanitas et des systèmes fluviaux. »

La pratique sauvage, c’est en ce sens la réponse de l’écologie profonde, teintée d’anarchisme (mais la première va-t-elle sans le second ?), à la civilisation. En 1972, nous glisse Wikipédia, il participe à la conférence des Nations Unies sur l’environnement, en Suède, et se lie alors d’amitié avec Arne Næss. Qu’il invite, dix ans plus tard, à une conférence sur l’écologie profonde au Zen Center de Los Angeles.

La pratique sauvage, enfin, c’est le lien tissé avec le pays réel. Voilà maintenant plus de cinquante ans qu’il s’adonne, à Kitkitdizze, à des pratiques biorégionalistes (« ma politique idéale, déclare-t-il en 1979, est décentralisante et anarcho-syndicaliste. Je pense à des fédérations de communautés autonomes ou semi-autonomes séparées les unes des autres, selon la topographie naturelle »). Gary Snyder, ce qu’on sait peu en France, où le biorégionalisme n’en est qu’à ses premiers balbutiements (et où la notion de région a été au fil des siècles détricotée, vilipendée), en est un des précurseurs, dans son œuvre comme dans sa vie. Il a nettement influencé Peter Berg, qui a poétisé et popularisé le concept de biorégion, notamment dans ses réflexions sur le sauvage et les peuples autochtones.
Le biorégionalisme est « une écologie antiraciste, antipatriarcale, anticapitaliste et antiétatique » (Schaffner & Rollot, cité dans la bibliographie), dont les principes fondamentaux sont les suivants : vivre en harmonie avec les écosystèmes locaux, développer une culture ancrée dans le territoire, favoriser l’autosuffisance locale (énergie, alimentation, artisanat), promouvoir des structures politiques décentralisées et autogérées, et enfin respecter les limites écologiques naturelles (eau, sol, biodiversité). Voici la définition qu’en donne Kirckpatrick Sale, dans l’ouvrage qui reste aujourd’hui la meilleure introduction à ce concept : « Comprendre le lieu, le lieu exact où nous vivons spécifiquement. Les types de sols et de roches qui sont sous nos pieds ; la source des eaux que nous buvons ; le sens des différentes sortes de vents ; les liens entre insectes, oiseaux, mammifères, plantes et arbres ; les cycles particuliers des saisons ; les périodes auxquelles il est judicieux de planter, cultiver, fourrager – voilà ce qui doit être pris en compte. Enfin, les cultures des peuples, des populations natives d’un territoire qui ont grandi avec lui, les arrangements humains, sociaux et économiques, dessinés et adaptés selon des paramètres géo-morphiques à la fois urbains et ruraux – voilà ce qui doit être pris en compte. C’est tout cela qui constitue l‘essence du biorégionalisme ».
Le biorégionalisme implique la pratique (sauvage) d’un lieu et la connaissance de son territoire dans un rayon de quelques kilomètres, de ses écosystèmes et de tous les êtres qui le peuplent (sa communauté), ses plantes, ses animaux, ses saisons, ses flux d’eau, ses mythes. Ça prend une vie. Snyder insiste notamment sur le lien spirituel avec le lieu – il ne s’agit pas seulement de vivre localement mais de penser, parler et rêver local – et sur la notion de réhabitation : réapprendre à habiter durablement un lieu. Kitkitdizze est ainsi intensément local, « bâti avec des pins Ponderosa ayant poussé dans un rayon de quelques centaines de mètres autour du site de la maison, des pierres ramassées dans le cours moyen de la Yuba, et des panneaux taillés dans des cèdres des environs » : c’est depuis cinquante ans un lieu d’accueil pour de nombreux visiteurs, célèbres ou anonymes, certains venant méditer dans le zendo (appelé Cercle d’os) qu’il a fait construire pour la communauté.

Voilà. La pratique sauvage, c’est tout ça, mais aussi d’autres choses, car la pratique sauvage, c’est la vie. En bref, c’est de l’écologie profonde, concrète et enracinée dans une région, dans une manière de vivre, une praxis, qui ne cesse de faire des allers-retours entre action et pensée. La pratique sauvage, c’est : habiter le monde radicalement.

La Pratique sauvage (The Practice of the wild) est un livre formidable. De ceux qui peuvent vous accompagner des années durant, qui pourront vous imbiber pour vous rendre meilleur : simple, mais éclairé, d’une sagesse révolutionnaire. Un livre qui pourrait, qui devrait compter de plus en plus, parce qu’il nous montre la voie. Il est l’avenir.
Publié en 1990 à San Francisco (aux éditions North Point Press), il est encore disponible dans sa traduction française (Le Rocher, 1999). Seul, depuis, l’indispensable et l’irremplaçable Wildproject (à sa tête Baptiste Lanaspèze) a publié, en 2018, Le sens des lieux, qui recueille d’autres essais inédits. Également fondamental. Une bonne introduction à sa pensée.

L’autre œuvre-phare de Gary Snyder reste Montagnes et rivières sans fin, qui vient couronner, sans doute, son œuvre poétique.
« Sais-tu ce que je vais faire ? Je vais composer un nouveau poème, très long, intitulé Fleuves et Montagnes sans fin. Je l’écrirai sur un rouleau qui réservera sans cesse des surprises à celui qui le déploiera, de sorte qu’il oubliera au fur et à mesure ce qu’il a lu un peu plus tôt ; ce sera comme le cours d’un fleuve ou comme l’une des peintures chinoises sur soie qui montrent deux petits hommes en route dans un paysage sans fin, d’arbres noueux et de montagnes, si hautes qu’elles se confondent avec le brouillard dans le vide supérieur du rouleau de soie. Je mettrai trois mille ans à l’écrire et il sera plein de détails utiles sur la conservation des sols, l’administration de la vallée du Tennessee, l’astronomie, la géologie, les voyages du Hsuan Tsung, la théorie de la peinture chinoise, le reboisement, l’écologie océanique et les chaînes alimentaires. ». C’est ainsi que Japhy Ryder parle de ce poème dans les Clochards célestes. On est en 1956. Montagnes et rivières sans fin est publié en 1996.

Snyder l’a porté, mûri, poli quarante ans durant. Le titre est « une façon de se référer à la totalité du processus naturel » : c’est à la fois  une référence à la tradition chan, aux peintures chinoises de paysage (appelées shanshui) et à ses grands rouleaux manuscrits, qui portent parfois le même titre (l’un d’eux, Montagnes et rivières infinies, attribué à Lu Yuan, de la dynastie des Qing, se trouve par exemple au Freer Gallery of Art), qui décrivent la succession des saisons et donnent l’impression de représenter le monde entier. C’est également une référence directe (ou indirecte) au bouddhisme zen (on pense au sutra de Dôgen, Sansuikyo, le sutra des montagnes et des eaux), et enfin au nô.
L’eau, shan, et la montagne, shui, (shanshui est le terme littéral pour paysage : la formation du relief est le fait du jeu incessant entre l’infiltration des rivières et la résistance des crêtes) forment une dyade qui exprime la totalité. Ce long poème – on pense bien sûr à Paterson de Williams – est l’aboutissement de toutes les pratiques – biorégionalistes, poétiques et zen notamment – de Snyder. On y retrouve aussi son intérêt pour la géologie, les travaux manuels, le quotidien dans ce qu’il a de plus trivial, les mythes amérindiens et ce qu’il appelle « l’arrière-pays » : les étendues sauvages de l’ouest américain.

Gary Snyder reste peu lu – et peu connu en France. Son œuvre n’est publiée que partiellement (merci aussi aux éditions Héros-Limite et au Castor Astral).
Il a une aura, outre-Atlantique, qui dépasse largement le cercle littéraire, auquel il n’appartient pas.
Il m’a fallu, moi-même, du temps pour percevoir l’ampleur de son empreinte.
Il n’a pas de disciples, mais des amitiés, des complicités. Jim Harrison (dont témoigne Les Aristocrates sauvages, un recueil d’entretiens), Philip Whalen, Alan Watts (qui le considérait comme son héritier spirituel), Michael McClure ou encore Allen Ginsberg.
Il n’a pas de disciples, mais il laisse des traces durables dans les esprits de ceux qui le rencontrent ou le lisent.

Gary Snyder est encore bien vivant. Il aura le 8 mai prochain 96 ans. La pratique sauvage conserve. Il est de ceux que la sérénité garde en vie. L’esprit ne vieillit pas. Visage éclairé de l’intérieur, sourire et regard pétillant d’enfance, d’humour et de bonté, celle du bodhisattva. Il est de ceux que la sagesse travaille, ravaude, illumine. Lui-même travaille pour un monde meilleur. Je l’aime pour cela.
Dernière chose, qui ne compte pas moins (c’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi, ça veut dire beaucoup) : Gary Snyder a un corbeau (son totem ?) tatoué sur le torse – il lui recouvre toute la poitrine. Que continue à vivre en lui l’esprit du corbeau (mon totem) !

  • L’arrière-pays suivi de Amérique : Île-Tortue (The Back Country ; Turtle Island), édition bilingue, P.J. Oswald, 1977, traduction et préface de Brice Matthieussent.
  • Premier chant du chaman et autres poèmes (extraits des recueils Myths and Texts ; Regarding Wave ; Axe Handles), Éditions de la Différence, coll. Orphée, 1992.
  • Montagnes et rivières sans fin, Éditions du Rocher, 2002.
  • L’arrière-Pays, Éditions Le Réalgar, coll. Amériques, 2022, traduction et préface de Brice Matthieussent.
  • Riprap, suivi de Poèmes de Mont Froid, Éditions Héros-Limite, 2023, traduction de Jérôme Dumont.
  • Sutra de l’Ours Smokey, Éditions Le Réalgar, coll. Amériques, 2022, traduction de Brice Matthieussent.
  • Poème pour les oiseaux, le Castor Astral, 2023, traduction de Marie-Christine Masset.
  • Le Retour des Tribus. Notes techniques et interrogations pour les autres révolutionnaires Dharma (Earth House Hold : Technical Notes & Queries for Fellow Dharma Revolutionaries), Éditions Christian Bourgois, 1972, traduction de Jacques François.
  • La Pratique Sauvage (The Practice of the Wild), Éditions du Rocher, 1999, traduction d’Olivier Delbard.
  • Aristocrates sauvages, avec Jim Harrison (The Etiquette of Freedom, conversation entre les deux auteurs, suivie d’un choix de poèmes de G. Snyder et accompagnée du DVD La Pratique sauvage de John J. Healey), Éditions Wildproject, 2011, traduction de Matthieu Dumont.
  • Le Sens des lieux — Éthique, esthétique et bassins-versants (A Place in Space), Éditions Wildproject, 2018, traduction de Christophe Roncato Tounsi
  • Poésie, politique, Zen et l’art de Gary Snyder : entretien avec Lewis MacAdams, traduit et présenté par Kenneth White : https://po-et-sie.fr/texte/poesie-politique-zen-et-lart-de-gary-snyder/
  • Kenneth White, Gary Snyder. Biographie poétique, Éditions Wildproject [ce petit ouvrage est un des chapitres du livre de Kenneth White, Le Gang du kosmos, consacré à quatre poètes américains, et publié également chez Wildproject]
  • Sur le biorégionalisme, excepté certains articles du Sens des lieux : Kirkpatrick Sale, L’Art d’habiter la Terre, Éditions Wildproject   & Marin Schaffner, Mathias Rollot Qu’est-ce qu’une biorégion ?, Éditions Wildproject, poche