Les poèmes que je vous présente dans cette collection résultent d’une sorte d’infusion de mon quotidien. Ils se particularisent peut-être par leur thématique et leur simplicité. Dans l’idéal, un poème devrait être un paysage qui se donne, une fleur de lotus qui éclot sur la page.
Je ne revendique pas de tribu, mais quelques pistes, que j’ai suivies assidûment : celles de poètes nord-américains (Gary Snyder, William Carlos Williams ou encore Lorine Niedecker) ou celle ouverte il y a longtemps par le haïku.
Vous y trouverez pêle-mêle un peu de la correspondance entre Alfred Jarry et Guillaume Apollinaire, des poèmes spatiaux, une éponge, la rencontre entre une écrevisse et un silure, le plus vieil arbre de Paris et des herbes folles, des formes brèves, des suites et des séries, un canular, une lettre de P.O.L, un hommage au premier surréalisme, et un vélo, le mien, qui fait office de fil conducteur à tous ces poèmes qui ont pour cadre Paris, que j’ai arpentée des années durant sur ma bicyclette.
Le dehors reste pour moi l’horizon indépassable de la langue. Prêter attention aux mondes discrets, inventorier les espèces et les espaces qui coexistent en marge du nôtre – d’une certaine manière continuer à croire au monde, reste me semble-t-il, peut-être plus que jamais, un enjeu.








Extrait :
au point du jour
les goélands
au bord du fleuve
« Maintenant c’est le déluge !
J’ai eu du bol
Nous ça va.
peut être dans 20mn
Maintenant. Un vrai déluge
tu vois il met une demi-
heure pour traverser Paris »
il pleuvait depuis trois jours
les rats remontaient
jusque dans les cuvettes des chiottes
j’étais parti seul pour la journée
avec mon bicloune
mangé sous un savonnier de Chine
au Luxembourg
composé un haïku
sur un transat
comme toi sur ta terrasse
suis passé rue du bac devant la vitrine d’un cabinet de curiosités
taxidermistes
ibis antilope cétoines et acariens y étaient bien rangées
mais j’ai encore roulé
sur les trottoirs tout ça va trop vite
pour moi las jamais las de ce monde
trop neuf pourtant on recouvre l’ancien le maquille le détruit
le réhabilite
pas
de
réa
ralentir
le regard
je n’ai jamais rien compris à la brise
du soir au-dessus du fleuve
ni au principe d’incertitude d’Heisenberg
mais l’arbre à cames se déploie
d’un plateau l’autre
ma focale change de braquet
c’est l’étoile à six branches ne te méprends pas
qui se prend pour un poulpe géant
c’est le soleil coucou péléen qui finira par tout brûler
c’est un gisement à ciel ouvert
les feuilles de grisou je les sèche je les roule je les hume
papille dressée cristal du corps
je est un autre
la poésie pour tous
du blabla des ruines
je cherche l’oubli
de l’homme
ce qui lui échappe
reconnexions par les marges
même en cul-de-basse-fosse
ce qui sourd des fissures diver-
ticules espaces résiduels
c’est par là qu’arrive se glisse l’indésirable
que l’étranger prend pied dans la ville
qui remarquerait
derrière le buddleia
cette habitation
furtive
il est neuf heures la pluie a cessé tout peureux tu quittes
ta cahute en catimini avant de replacer la grille
aujourd’hui tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
qui t’affuble du visage qui revient aux pauvres
sans voir le paysage qui en fait la trame
tu fais chaque jour l’expérience
douloureuse
humiliante
de ne rien comprendre
de ne pas connaître
la langue qui tourne dans les rues file sur les lèvres
des femmes qui te trouent du regard
te bouscule
te déboussole
te laisse étranger
des choses et des êtres les noms se décollent
pendent
ta caméra ta caméra au poing au lieu de ce stylo
qui tremble entre tes doigts
seuls le chant du rossignol qui se pose sur un pétale de rose
et la lune coiffée d’un chapeau noir
te retiennent de
et toujours
cette
chantonne
chantonne
chantonne
pour ne pas vaciller
tu recules dans ta vie lentement
te voici à Amsterdam où l’on t’a refoulé
te voici à Calais accroché aux mailles d’un grillage
te voici au bord de la Méditerranée
sous les orangers en fleurs et les bombes qui dessinent ton chemin de damné
et ici à Paris tu cours après les fruits pourris chassés
par le jet du Kärcher
tu es debout dans la salle d’attente de l’assistante sociale
piétinant dans la queue de la soupe populaire
assis sur un banc allongé sur ton grabat
écoutant l’horloge trotter se hâter
rembobinant sans fin les voix perdues
qui te hantent cherchant
cherchant
une fenêtre où viendrait se profiler
une prairie
le présent resserré en un étau des crevasses dans les paumes
j’ai les mains si pleines que je ne peux plus les tendre
tu pleures les ruines de Palmyre il n’y a de phénix que dans les livres
je te regarde les yeux secs voilés par une burka invisible
de l’autre côté des murs qu’a échafaudés l’Occident
Paris est une promesse
qui toute considération faite
avance comme une tortue affolée
qui ne trouve plus la plage où elle doit pondre
ce n’est pas une fête
qui nous sauvera
ni une guerre civile
des bacchanales peut-être
un carnaval
de l’être & du corps
une nef des fous
ou bien encore mille Père Ubu
pour crever
laminer
poignarder
l’esprit de sérieux & le désir de pouvoir
maudit ! maudit !
qui corrompt tout.








